Special Reports / Une « Société européenne d’individus » ?

Le temps des utopistes numériques

Un entretien de Jarosław Kuisz avec Michel Serres · 28 October 2014
Quel est l’impact des nouvelles technologies sur notre vie ? Jusqu’à quel point les smartphones ont-ils changé la vie de l’homme ordinaire – et quelles peuvent en être les conséquences pour la démocratie ? Jarosław Kuisz pose ces questions à Michel Serres, philosophe français.

Jarosław Kuisz: Vous êtes l’un des plus grands experts dans le domaine de la philosophie de la science et des transformations technologiques du monde moderne. Votre dernier livre porte le titre de « Petite Poucette ». Malgré les apparences, il ne s’agit pas d’une histoire adressée aux enfants …

Michel Serres: J’y ai dessiné le portrait de personnes qui ne peuvent pas se séparer de leur téléphone portable. Qui communiquent avec le monde en cliquant sans arrêt sur le clavier à l’aide d’un ou de deux pouces. Il ne s’agit donc pas d’enfants, mais de personnes qui ont actuellement entre 20 et 35 ans, qui ont grandi entourées des nouvelles technologies. Ces technologies ont discrètement changé et continuent à changer beaucoup d’habitudes culturelles. Notre relation avec le temps et l’espace évolue – comme il est facile de contacter n’importe qui, à n’importe quel moment et où qu’on soit ! Nous nous sommes affranchis de la fixité primaire du téléphone. Nous n’avons plus besoin de prendre des rendez-vous. Nous pouvons envoyer des messages qui peuvent être lus quand l’autre personne le souhaitera. Nous avons cessé d’exister dans le même espace et dans le même temps.

Illustration: Anna Krztoń

Illustration: Anna Krztoń

La Révolution française avait des objectifs similaires : transformer le temps et l’espace.

Vous avez raison. Une révolution se déroule sous nos yeux – une révolution technique, une révolution des mœurs, mais également une révolution politique. Un nouveau concept de citoyenneté est également en train de naître. Le mot « citoyen » vient de la « cité » et l’urbanisation n’aurait pas été possible sans l’invention de l’écriture, qui a facilité la concentration du pouvoir et du savoir. La révolution numérique a bouleversé ces relations. Le savoir, autrefois bien protégé par et pour un groupe de personnes limité, se trouve aujourd’hui à portée de main – il suffit de cliquer. Comme l’écriture a changé les villes à l’époque de la renaissance, le numérique invente des nouveaux espaces et de nouvelles manières d’être ensemble.

Les citoyens sont-ils désormais plus près des personnes au pouvoir ?

La division traditionnelle du politique entre gouvernements et citoyens ne correspond plus à la réalité. Devant nos yeux, un nouveau type de démocratie est en train de se former. Un modèle de relations politiques apparaît, qui ressemble de moins en moins à la Pyramide de Khéops ou à la Tour Eiffel. Et c’est notre position au sein du modèle de communication – en tant qu’auteur ou que récepteur du message – qui décide de plus en plus de notre place dans le système. La « Petite Poucette » a beaucoup plus d’opportunités d’influencer le pouvoir que ses parents ou grands-parents.

Une révolution se déroule devant nos yeux – une révolution technique, une révolution des mœurs, mais aussi une révolution politique. Un nouveau concept de citoyenneté est également en train de naître.

Michel Serres

Quel est votre pronostic concernant l’Europe ? Les nouvelles technologies transforment-elles l’identité du continent, ou tout simplement – l’identité mondiale ?

Les nouvelles technologies nous poussent indubitablement vers la globalité. En rendant possible une communication très facile entre Varsovie et Paris, elles réduisent en même temps la distance entre les Polonais et les Français – et c’est une très bonne nouvelle pour l’Europe. Je me rends bien évidemment compte du fait que tous ne sont pas des enthousiastes de ces changements. L’un des groupes de sceptiques est constitué par les représentants de l’ancienne génération, c’est-à-dire par des personnes ne sachant pas profiter des bienfaits des nouvelles technologies et non adaptées au fonctionnement au sein du monde virtuel. On attribue à Max Planck la phrase que ce n’est pas parce que les expériences et les théories de la physique sont vraies que la science fait des progrès. Non, c’est parce que la génération d’avant prend sa retraite. A l’époque moderne, il était difficile de convaincre de l’importance de l’invention de l’imprimerie des personnes qui ne savaient pas lire – il fallait d’abord les familiariser avec ce nouveau moyen de communication, et cela est toujours difficile pour les personnes âgées. Aujourd’hui, la révolution virtuelle nous oblige à modifier le mode d’enseignement. Nous avons besoin d’une nouvelle pédagogie numérique, tout comme nous avons besoin d’une nouvelle politique.

Et le deuxième groupe de sceptiques face à ce processus?

Il concerne les personnes qui savent se servir des nouveautés technologiques, mais se concentrent sur les conséquences négatives de leur mise en œuvre. Il est évidemment difficile de ne pas être ne serait-ce que partiellement d’accord avec eux. L’apparition des nouvelles technologies a généré de nombreux problèmes, la division entre ce qui est privé et ce qui est public a disparu. Ce processus a en réalité démarré quelques siècles plus tôt – l’invention de l’imprimerie a eu une influence sur la division de l’Europe entre catholiques et protestants et a contribué à l’éclatement des guerres de religion. La recherche de telles analogies ne devrait cependant pas freiner la révolution numérique.

Les changements dont vous parlez sont également liés à l’apparition de nouveaux systèmes d’expertise – d’institutions responsables de la distribution du savoir au sein de la société des réseaux.

Bien sûr. Certaines personnes sont très bien préparées à utiliser les nouvelles technologies, gagnent rapidement le statut d’experts, ce qui leur donne un avantage non seulement intellectuel, mais également pratique. D’autres sont moins bien adaptées. Le mécanisme rappelle donc une sélection naturelle.
Donc ce n’est pas une question liée aux générations ?

Pas seulement. Les questions liées aux générations vont se résoudre très rapidement, lorsque les critiques de la révolution numérique prendront leur retraite et disparaitront. Donc cela n’est pas un problème difficile. Permettez-moi de rappeler : au cinquième siècle avant Jésus-Christ, Socrate et Platon se disputaient sur le bien-fondé de la création d’œuvres écrites. Le plus âgé était un partisan de l’oral, le plus jeune – de l’écrit. Et nous avons des informations sur cette dispute uniquement grâce à la version écrite des dialogues de Platon. C’est ainsi qu’est née la philosophie – dans un contexte de négociation des positions des uns et des autres et de triomphe définitif des partisans de la pérennisation de la communication grâce à l’écriture. Il en est de même aujourd’hui – la révolution numérique donne naissance à de nouveaux savoirs. Elle impacte tous les domaines de la science de nos jours, la biologie, l’astrophysique.

Ce n’est pas parce que les expériences et les théories de la physique sont vraies que la science fait des progrès. Non, c’est parce que la génération d’avant prend sa retraite. Il en est de même avec la démocratie.

Michel Serres

Comment la révolution change-t-elle l’Europe ?

Tout d’abord, la communication entre les États devient plus performante. Les relations deviennent plus égalitaires. Je pense que cela sera de nature à renforcer la communauté européenne. Je l’observe en me regardant moi-même, car malgré mes 84 ans, je me sens chaque année de plus en plus « européen ». Les technologies constituent aujourd’hui un garant incontournable de la paix. La « Petite Poucette », qui a aujourd’hui 25 à 30 ans, si on lui posait la question « quel est ton ennemi », elle ne saurait pas répondre.

Sauf si on demande à quelqu’un qui a récemment voté pour les eurosceptiques d’extrême droite.

Il s’agit de personnes qui ne savent pas bâtir leur propre identité sans le concept d’ennemi. Ils appartiennent à l’ancienne génération, ce sont des attardés. Je ne dirais pas qu’ils sont d’extrême droite. Il ne faut pas les considérer de façon « latérale », de gauche ou de droite, il faut les considérer selon la dimension « longitudinale » : « avant ou après ».

C’est intéressant, car en France l’extrême droite attire actuellement également des jeunes.

Il n’y en a pas beaucoup. Il y a une grande différence entre ce que l’on lit dans les journaux et ce que l’on voit dans la rue. La plupart des jeunes que je connais sont plutôt du genre « Petite Poucette », préférant fonctionner au sein d’une société en réseau multipolaire, et non pas bipolaire, où la droite se bat contre la gauche pour gagner les voix des électeurs. Je suis cependant d’accord pour dire que la révolution numérique est devenue un défi pour le processus d’intégration européenne, qui devra être repensé.

Les médias changent notre perception du monde. Il semble que nous croyons aux phénomènes virtuels. Ce qui est cependant vraiment important, c’est que cette virtualité peut avoir un caractère tout à fait réel, comme lorsqu’un électeur influencé par le message des médias vote pour le Front National.

Oui, cela est vrai : le virtuel passe dans le réel. J’ai un petit service à vous demander : quand vous allez terminer cette interview, tapez sur Internet : « causes de mortalité dans le monde ». Vous allez obtenir un tableau élaboré sur la base des données de l’Organisation Mondiale de la Santé, montrant le nombre de décès attribué à diverses causes. À ma grande surprise, la violence, la guerre et le terrorisme occupent la dernière place sur la liste, en dessous on ne trouve que les accidents d’avion. Plus haut, on trouve le cancer, la mort suite à une dépendance, par exemple l’addiction aux cigarettes. On peut donc dire que Philip Morris fait beaucoup plus de morts qu’Al-Qaïda ou que l’État Islamique. Cela illustre le pouvoir des médias, car c’est à cause d’eux que notre perception des causes de mortalité est si distante de la réalité.

C’est fascinant. Mais qu’est-ce que cela nous dit au juste de notre culture ?

Nous sommes en train de vivre un basculement de culture et de civilisation considérable, comparable au passage de l’oral à l’écrit. Cette autre transformation avait également touché tous les domaines clés de la vie : la politique, la religion, le savoir, les relations humaines, le droit. Aujourd’hui, nous vivons également dans une période de crise à nombreuses dimensions : religion, politique, économie. Le spectre de cette crise ressemble au périmètre et à la violence des transformations des siècles passés. Et c’est justement là que je vois la mission des philosophes contemporains : être des témoins de cette transformation, essayer de la comprendre.

Il n’y a pas longtemps, Ulrich Beck et Daniel Cohn-Bendit se sont exprimés sur un ton très similaire. Que pensez-vous de leur manifeste ?

J’aime les utopies de ce genre. Il n’y aurait pas eu de progrès dans l’histoire de l’humanité sans utopies. Souvenez-vous du socialisme utopique et de ses revendications : sécurité sociale, protection des travailleurs, crèches etc. Ces slogans font désormais partie intégrante du discours public. On peut donc dire que l’heure des utopistes numériques est venue. Et si c’est le cas, il est grand temps que nous réfléchissions sur de nouvelles manières de gérer notre réalité.