Special Reports / L’avenir en rose de la politique urbaine ?

La ville, c’est la quintescence des collectivités humaines

Benjamin Barber s’entretient avec Łukasz Pawłowski · 26 March 2015
Un politologue américain nous dit pourquoi laisser le pouvoir aux maires est la voie du salut pour les démocraties occidentales et ce que devrait être cette ville de demain.

Dans vos derniers livres, vous assurez que le monde gouverné par le réseau global et les maires serait meilleur que celui gouverné par des États. Les villes ne sont-elles cependant pas tout aussi partagées et diversifiées intérieurement que les États?

Les États nationaux sont de nos jours toujours plus dysfonctonnels tant pour des raisons idéologiques qu’à cause des défis auxquels ils font face au quotidien. Ils ont été créés par des sociétés culturellement homogènes ayant résolu leurs problèmes à l’intérieur de leurs frontières. Actuellement, nous vivons dans un monde globalisé et interdépendant, plein d’enjeux globaux auxquels les États, voire leurs  coalitions, n’arrivent plus à faire face. Si nous voulons les surmonter, il nous faut d’autres institutions. Mes candidats institutionnels sont des villes et de nouvelles structures gouvernementales comme le Parlement mondial des maires.

Mais pourquoi les villes justement, si elles ont les mêmes problèmes que les États ? Elles aussi doivent  faire face aux inégalités économiques, à la misère, aux conflits ethniques et religieux.

Entre les villes et les États, il existe pourtant des différences fondamentales grâce auxquelles les villes sont bien mieux adaptées pour combattre ces problèmes. Un État national est par définition homogène du point de vue culturel – France, Allemagne, Italie, Japon. Par contre, les villes, elles, ont toujours été multiculturelles. Lorsque nous disons „Français”, c’est la nationalité qui compte pour nous, quand nous disons „Parisiens”, nous ne pensons ni à la nationalité, ni à l’ethnicité, mais à un citoyen multiculturel de la ville. Cette différence naturelle et cette ouverture des villes font qu’elles sont un meilleur candidat à faire face à des défis globaux.

Je suis Américain, mais si quelqu’un me demande d’où je suis, je réponds : de New York. C’est le lieu auquel je tiens vraiment.

Benjamin Barber

Dans vos livres précédents, vous avez critiqué l’état des démocraties occidentales, la passivité de leurs  citoyens et le manque d’intérêt pour le débat public. Maintement, vous parlez des mêmes gens – car la plupart des citoyens occidentaux habitent  bien dans des villes – mais votre ton n’est plus le même, il est plein d’espoir. Comment est-ce possible ?

La citoyenneté nationale est, pour la majeure partie des gens, une abstraction. Lorsque nous parlons de la ville, nous parlons bien du voisinage le plus proche. Nous parlons des lieux où vivent les gens, où ils s’engagent. La confiance sociale en des hommes politiques locaux, presque dans chaque pays du monde, oscille au niveau de 60-70 pour cent. Tandis que celle dont bénéficient les hommes politiques actifs au niveau national se situe à moins de 40 pour cent, dans certains pays même moins de 30 pour cent ! Ces résultats sont sans équivoque. Ils démontrent qu’un engagement direct dans les affaires locales est considéré par les citoyens comme étant bien plus sérieux que l’activité politique au niveau national.

Prétendez-vous que – disons – les Américains se considèrent non pas comme des citoyens des États-Unis, mais surtout comme habitants de leurs villes, disons New York ou Chicago ?

Moi-même, je suis Américain, mais si vous me demandez d’où je suis, je vous réponds : New York. C’est le lieu auquel je tiens vraiment.

L’année dernière, j’ai pris part à un débat intéressant avec le commissaire Johannes Hahn [1] au sujet du rôle des régions et des villes en Europe. Le commissaire Hahn s’adressait à environ 300 maires en disant qu’il était « conscient du fait que les villes sont très importantes dans le processus de gouvernement ». Je l’ai interrompu pour dire qu’il se trompait. La ville ne se situe pas sur un échelon inférieur à de celui du gouvernement national, c’est la quintescence de toutes les collectivités humaines. Plus de la moitié de la population dans le monde vit dans des villes. Nous y déménageons non seulement pour des raisons pragmatiques ou utilitaires, mais aussi parce que nous aimons être ensemble. Nous désirons la proximité, l’épaisseur, mais aussi le conflit, la rivalisation. C’est la raison pour laquelle les villes sont aussi créatives et innovantes. Elles ne sont pas un échelon administratif parmi d’autres, mais une manifestation fondamentale de la nature sociale de l’homme.

L’un des fondements de la démocratie est la solidarité. Est-ce qu’à votre avis, malgré la très profonde différenciation patrimoniale, religieuse et ethnique entre les habitants des villes, ces derniers ont-ils des liens plus intimes que les citoyens d’un autre État ?

Oui, et nous l’avons parfaitement vu au cours de la marche de solidarité après l’attentat contre la rédaction parisienne de l’hebdomadaire « Charlie Hebdo » qui a réuni des foules de gens de divers groupes sociaux. La France en tant qu’État n’aurait pas pu organiser une telle manifestation, elle n’aurait pas où. Les villes disposent de ce type de solidarités que l’on peut surmonter et – au-delà des divisions – créer un certain consensus. La solidarité étatique a pour assise la communauté linguistique, religieuse, nationale. On ne peut pas être à la fois Français et citoyen du Maroc, de la Tunisie ou des États-Unis. Pour un Parisien, c’est possible.

La ville de demain va plutôt s’élancer vers le haut que s’étendre sur les côtés.

Benjamin Barber

Mais, il y a dix ans, nous avons vécu d’importants troubles dans les quartiers pauvres de la capitale française. Il n’y a pas une agglomération parisienne unifiée, mais plusieurs villes, pour le moins. De quelle solidarité parlons-nous donc ? Les événements de 2005 ont prouvé qu’un abîme séparait les diverses couches sociales vivant dans une seule et même ville.

Certes, la stratification est importante, mais Paris se trouve dans une bien meilleure situation pour surmonter ce problème que le pouvoir central. Il y a quelques années, on a mis en place une organisation – Paris Métropole, qui a pour but d’intégrer les quartiers périphériques les plus pauvres (autour de Paris) dans le tissu urbain normal. Ce projet est là pour donner la preuve de la manière dont les villes peuvent chercher des façons de reconstruire la solidarité menacée par des clivages ethniques ou religieux. C’est exactement ce que les villes devraient faire – se redéfinir.

Quels défis majeurs – mis à part les tensions imputables à la diversification des habitants – s’imposent aujourd’hui aux villes ?

Économie et égalité. Domination des marchés globaux et du système de production capitaliste contribuent à l’accroissement de le productivité et génère des profits. Le problème, c’est de savoir comment répartir ces profits et comment créer autour d’eux des emplois durables.

Les villes surmonteront plus facilement que les États le capitalisme global ?

Au niveau national, la politique est gouvernée par l’idéologie, mais dans les villes c’est le pragmatisme qui l’emporte. Dans le monde entier, bien des maires rejettent les identifications partisanes ou idéologiques traditionnelles. George Ferguson, maire de  Bristol – une des villes les plus intéressantes d’Angleterre qui vient de recevoir, justement, le titre de capitale écologique de l’Europe 2015 – est le premier maire de l’Angleterre ayant pris le poste non pas en tant que tory ou socialiste, mais comme candidat indépendant. À New York, Michael Bloomberg a tout d’abord été démocrate, puis républicain pour briguer le troisième mandat en candidad indépendant. La politique urbaine impose d’effectuer les nominations aux grands postes de responsabilités en concertation avec un vaste spectre de la société. Il faut négocier avec les capitalistes et avec les ouvriers, les syndicats et les entrepreneurs. C’est ici que nous pouvons aussi influer réellement sur l’éducation ou la santé.

Les États nationaux traditionnels ont déjà épuisé leur rôle et, face aux défis d’aujourd’hui, ils sont inutiles.

Benjamin Barber

Quel intérêt auraient les habitants vraiment riches des villes à améliorer ces services ? Les bourgeois les plus nantis se déplacent en voiture entre leur entreprise, la maison et la galerie marchande, souvent sans même fouler l’espace public.

Ce n’est pas vrai. Comment un tel homme va-t-il pouvoir se rendre de son appartement au travail ou au cinéma, si la ville ne déneige pas les rues ? Catastrophes naturelles – ouragans, inondations, tempêtes de neige – frappent tout le monde.  Le cas échéant, qu’on soit riche ou pauvre n’a pas d’importance. Chacun a besoin d’une infrastructure urbaine qui fonctionne bien. Si quelqu’un veut vraiment vivre « chez soi », il devrait s’acheter une grande ferme ou un ranch.  Là, il pourra faire tout ce qu’il veut. Dans la ville, c’est impossible.

On peut vivre dans une résidence fermée, protégée.

Oui, en banlieue, mais pas en ville. On ne peut pas enclore le centre de New York. Dans de telles résidences vous ne trouverez pas non plus beaucoup de choses accessibles dans l’espace public. Il n’y a pas d’opéras et de théâtres, pas de stades de base-ball ou de salles de basket-ball. Tu veux envoyer tes enfants à une école vraiment bonne ? Il n’y en a pas de telles dans des résidences closes.

Sauf que la ville ne peut assurer tous les services – santé, éducation publique universelle, etc. C’est la mission de l’État.

C’est vrai, les impôts sont perçus au niveau national, mais ce qui est plus intéressant, c’est que la majeure partie des services tels que santé, éducation ou transport public sont fournis au niveau municipal. Qui plus est, 80 pour cent du PIB mondial est créé dans les villes qui ne se voient retourner que la moitié de leur contribution. C’est la raison pour laquelle le Parlement mondial des maires va revendique que la majeure partie des recettes fiscales, actuellement reprises par les États ou les régions, restent dans les villes.

Quelle est votre vision de la ville idéale de demain ? On dit, de plus en plus souvent, que nous abandonnons le modèle de la ville construite autour de centre d’affaires, avec de vastes banlieues et un intense trafic automobile.

Je suis d’accord. La ville de demain va plutôt s’élancer vers le haut que s’étendre sur les côtés. Au vingtième siècle, les villes – aux États-Unis notamment – « se sont répandues » spatialement. Il y avait beaucoup de voitures, d’essence et de CO2. Ce modèle n’a pas fait ses preuves et il est obsolète. C’est pourquoi je pense qu’il va y avoir une intégration plus étroite des banlieues avec les villes, ce qui va amener à créer des métropoles. Matteo Renzi, premier ministre de l’Italie, a modifié récemment la constitution italienne en créant 9 zones métropolitaines à la place des anciennes privinces. Ces agglomérations auront leurs représentants au Sénat italien.

Et quid des villes déchues comme Détroit ?

La ville a fait faillite, mais neuf des comtés alentours sont parmi les plus riches des États-Unis.

Et c’est ce à quoi, justement, je voulais en venir. Quand  Détroit avait des problèmes, une partie des gens ont tout simplement quitté les lieux en y laissant les autres. Il s’avère donc que, dans la ville aussi, on manque parfois de solidarité.

C’est une solidarité sélective. Les mêmes gens qui ont déménagé de Détroit sont ceux qui ont contesté le plus bruyamment lorsque le Musée municipal des Arts, pour cause de difficultés financières, a voulu vendre ses pièces. Ces gens-là voudraient avoir tout le confort de la ville  – système de transports, offre culturelle, bons hôpitaux, etc., sans vouloir les payer. Il faut donc créer un sentiment de responsabilité.

On peut le faire tout aussi bien au niveau de l’État…

Je ne prétends pas que si nous donnons plus de pouvoir aux villes, tous les problèmes vont disparaître. Ce serait de la folie. Mais si l’on se sert des villes comme d’une base à une gestion locale et globale, nous aurons bien plus de chances de résoudre les problèmes qui nous hantent. Les États nationaux traditionnels ont déjà épuisé leur rôle et, face aux défis d’aujourd’hui, ils sont inutiles.

 

Notes :

[1] Johannes Hahn – Commissaire de l’Union européenne, responsable de la politique européenne de voisinage et des négociations d’adhésion